Marché de Colobane. Il est 9 heures. Les premiers rayons incidents du Soleil ont fini de se pointer sur les lieux. Une armée de véhicules de tout genre et une foule cosmopolite se disputent l’espace. On assiste à des va-et-vient incessants de deux sphères opposées : les riches et les pauvres, les nantis et les nécessiteux, les vivants et les »morts ».
En face de l’entrée principale de la gare routière, les marchants étalent, pêle-mêle, des vêtements sur le trottoir. Dans un débit rapide, ils répètent en boucle : « pantalon 1500, chemise 1000, pull 1000… ». Nous sommes à la friperie. Notre interlocuteur s’appelle Gora*. Il est en plein marchandage avec ses premiers clients. C’est à peine s’il a le temps de s’ouvrir à nous. Pour mieux engager la discussion, nous essayons d’acheter un pull bleu griffé sur le dos « FT HOOD FIRE & RESCUE ». Entretien.
- Grand, 1000f c’est trop pour ce pull, 700f si tu veux.
- Woorna Yalla ! (Dieu m’est témoin), 1000f sakh c’est peu. Je n’aurai même pas 100f de bénéfice avec ce pull. Je ne peux pas le vendre moins que ça.
- Regarde bien, le pull ne vaut même pas 500f. Il risque de ne pas tenir 6 mois avec moi. Est-ce que ce n’est pas du chinois sakh !
- Noooon ! Ici tous les habits nous viennent des États-Unis, du Canada ou de la France. Sa way,1000F rek ! Vous faites partie des premiers clients c’est pourquoi je ne veux pas trop marchander avec vous.
- ok ! Lègui 900f.
- Non, grand ! Défal lolou rek.
Après quelques minutes d’âpres négociations il finit par gagner. Après avoir empoché ses 1000f il accepte de nous parler un peu de son commerce dans un parfait anonymat.
Comment va le commerce ?
»Alhandoulilahi », ça marche petit à petit. C’est en période de fraicheur qu’on s’en sort le mieux. Par ces temps qui courent on arrive à écouler les habits lourds (pantalons, pull, manteaux…). On ne fait pas de gros bénéfices mais on ne subit pas de pertes non plus.
A combien s’élèvent les revenus en fin de journée ?
Ça dépend des jours. Des fois on peut rentrer avec 5000f de bénéfice, parfois un peu moins. Mais il y a des jours où on n’a même pas 3000f de bénéfice.
Qu’est-ce qui explique, selon vous, cette ruée des sénégalais vers la friperie ?
C’est sans doute le contexte économique. Il faut avoir le ventre plein pour penser à s’habiller chic et cher. Maintenant beaucoup de sénégalais ne cherchent plus le luxe dans l’habillement. Propre et correcte, c’est l’essentiel. Même les plus grands frimeurs de Dakar viennent s’approvisionner à la friperie. Au lieu commander un costume sur mesure à 50 000f chez le tailleur, ils viennent à Colobane pour se le payer à 10 000f. Et parfois c’est de très bonne qualité.
Par où transite la marchandise avant d’arriver vers vous ?
Les lots de vêtements nous arrivent des États-Unis, du Canada et surtout de l’Europe, notamment de la France. Ils transitent par le port de Dakar dans des conteneurs. Nous pouvons achetez un ballot entre 100 000 et 180 000 francs Cfa. Arrivé à Colobane nous essayons de revendre les habits en détail pour en tirer un peu de bénéfice. Les plus belles pièces sont suspendues pour attirer le regard. Et le reste est entassé par terre. Ce sont les vêtements d’enfants qui marchent le plus. T-shirts multicolores, robes fleuries, jeans…
Est-ce que vous arrivez à vivre de cette activité ?
Si je m’en sort c’est juste parce que je n’ai pas de famille à ma charge. Je suis célibataire sans enfant. Je vis avec des camarades dans une chambre à Médina et on se partage le loyer. J’arrive à m’assurer les 3 repas quotidiens même s’il m’arrive parfois de factoriser le petit déjeuner. J’arrive aussi à mettre quelques sous de côté. Les samedis il m’arrive de gâter ma petite amie en lui achetant des boissons, des gâteaux… Je m’offre également de beaux fringues et chaussures de temps à autres.
* prénom d’emprunt
Arouna BA pour Avenue221
Crédit photo : allodakar.com
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